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Djeynaba


80402

C’est l’histoire d’une jeune femme que l’amour pour une petite fille transforme.

En lisant ce texte, on voit que si l’on fait ce qu’il faut pour   changer sa vie, tous les événements se mettent en place pour lui donner un sens.

Réalisé à l’École Internationale de Montréal de la CSDM (Québec) par Leticia Trandafir pour le texte et à Thiès (Sénégal), par Souleymane Jules Mbaye pour les illustrations, avec la collaboration de l’équipe de production de l’Association pour la Création Littéraire chez les Jeunes, dans le cadre du concours littéraire de l’ORH Québec-Sénégal.

Association pour la Création Littéraire chez les Jeunes
Projet «Les Jeunes s’approprient leur littérature»
projetjeunesse@hotmail.com

Allongée, je regardais les pirogues alignées sur la plage, tellement colorées qu’elles semblaient prendre part à un éternel carnaval. La brise ardente, concentrée en moustiques, apportait un doux murmure provenant des îles de l’Atlantique. Derrière les épaules de l’horizon, le soleil commençait à se retirer langoureusement, incendiant le firmament au passage. La chaleur était un puissant somnifère, plus encore lorsque j’entendais le cœur délicat de la petite Djeynaba battre contre le mien. Étendue sur moi, cette fillette était une perle que l’océan m’avait offerte en cadeau.



Cela faisait déjà si longtemps que je vivais à  Kaolack, que je commençais même à oublier ce qu’avait été ma vie avant que je n’atterrisse au Sénégal. J’avais l’impression d’avoir quitté Paris à cause d’un caprice d’une jeune rebelle qui avait refusé d’admettre que sa vie devienne un fiasco dans cette métropole hyperactive. Un matin, j’avais tout plaqué : mallette en mains, je m’envolais pour Dakar.



Toutefois, le jour que je n’oublierai jamais est celui où j’errais seule au marché de la ville de Kaolack. Les femmes, vêtues de tuniques éclatantes aux couleurs de l’allégresse, étaient toutes plus enchanteresses les unes que les autres. Sur des lattes de bois posées à même le sol, des poissons et des sacs de manioc étaient disposés, à côté des rangées de poteries et de paniers.



L’aiguille de ma montre m’indiquait que nous approchions les quatorze heures. La chaleur était si accablante que j’avais l’impression d’être dans un état de léthargie onirique. Soudain, me sortant de ma torpeur, j’avais senti une petite main agripper timidement le pan de ma jupe. En baissant le regard, j’aperçus une paire d’yeux, fendus comme des amandes, qui étincelaient tels deux minuscules feux. Je n’aurais pas soupçonné, cet après-midi-là, que Djeynaba donnerait un sens à ma vie qui n’en avait jamais eu.



Le temps passait. La fillette m’avait emmenée un jour visiter l’école de son village, car elle disait que c’était là que je pourrais me faire des amis. Dans sa classe, elle se retrouvait, chaque jour, avec cinquante-quatre autres petits écoliers. Depuis que la petite orpheline m’avait apprivoisée au marché, elle voulait me faire découvrir tout son monde.



Nous marchions dans une vaste étendue de hautes herbes dorées, où l’horizon était orné de quelques arbres. Ceux-ci paraissaient contenir la sagesse du monde entier dans leur tronc épais. Djeynaba me jetait parfois des regards furtifs de ses yeux rieurs, en illuminant son minois d’un sourire d’enfant auquel il manquait quelques dents. Elle semblait déceler l’émerveillement qui s’éveillait en moi à la vue de ces paysages étrangers, arides, mais sereins. Cette enfant était tout ce que la vie avait oublié de me donner dans le passé. J’avais une peur effroyable à l’idée de devoir me séparer d’elle un jour.

Plus le temps passait, plus les liens que je nouais avec Djeynaba étaient forts. Quelque temps auparavant, j’avais écrit  à l’orphelinat pour obtenir sa garde permanente, mais la réponse se faisait attendre.



Lors de nos longues promenades, nous croisions quelquefois des jeunes femmes portant un lourd sceau rempli d’eau. Les images resteront toujours imprimées dans ma mémoire, car jamais, dans aucune ville d’Europe, je n’avais pu voir une telle chaleur, une telle vivacité se dégager d’un visage humain. Je les enviais presque de savoir puiser tant de joie dans la simplicité de leur quotidien, alors que moi, j’avais toujours eu du mal à saisir une quelconque parcelle de bonheur au passage.



La bâtisse de l’école comportait une seule pièce. Les murs étaient d’un rose vieilli par la poussière qui les avait épousés. La maîtresse d’école était sur le seuil de la porte, arborant un large sourire avenant. « Bonjour Fanny! Ça fait plaisir de vous rencontrer. La petite ne cesse de me parler de vous. Vous tombez bien, j’ai une excellente nouvelle, suivez-moi. » Dès que je suis entrée dans la classe, je suis devenue l’objet d’une grande curiosité pour tous les camarades de Djeynaba : ils qui s’approchaient de moi, ils m’entouraient. Puis, la maîtresse leur fit signe de s’asseoir. Elle me remit alors une lettre en me souriant à nouveau. Je l’ouvris et ne pus contenir mon exaltation en lisant le contenu. Je courus aussitôt couvrir Djeynaba de baisers. Enfin, j’allais pouvoir prendre ce petit oiseau fragile complètement sous mon aile!

Je rouvris les yeux. La lune s’était installée et sa lumière faisait luire la mer. Mon regard resta figé sur ce bienveillant corps céleste. Les pêcheurs avaient abandonné leurs pirogues pour la nuit. La petite entrouvrit les yeux pour m’épier. Elle s’approcha de mon oreille et chuchota : « Mama Fanny, je vais te dire un secret : tu es plus jolie que la lune.» Une larme roula sur ma joue. Pour la première fois de ma vie, je sentis que maintenant, tout avait un sens.


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